Facebook, Twitter, Instagram, YouTube, TikTok, Snapchat, tous font face à la sexualité à leur façon. Ils ne différencient pas le contenu sensible de l’éducatif. Un problème de fond qui impacte les jeunes, premiers consommateurs des réseaux sociaux.

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir » disait le Tartuffe de Molière en 1664. Plus de trois siècles plus tard, et alors que les tabous autour du sexe se sont progressivement estompés, le constat est toujours d’actualité sur les réseaux sociaux. Attention, il n’est pas ici question de l’utilisation qui en est faite par les consommateurs, mais bien du traitement de la sexualité par les réseaux sociaux eux-mêmes. Tous ? Pas vraiment. Car chacun dispose de sa propre politique de restriction quant à la sexualité. Et pour la grande majorité, la politique adoptée, c’est celle de l’autruche. À savoir tout mettre dans le même panier puis tout censurer.

Un compte supprimé pour une photo de tableau 

L’histoire a fait le tour du monde. Frédéric Durand, professeur des écoles, a vu son compte Facebook supprimé après avoir publié une image de L’Origine du Monde, de Gustave Courbet,L’œuvre, représentant une femme nue, a été perçue par les modérateurs du réseau comme de la pornographie avant d’être censurée. Après huit ans au tribunal, l’histoire s’est finie par un don de Facebook à une association artistique. Loin d’être une simple anecdote, cela souligne surtout une certaine défaillance de la politique de restriction du réseau social. Ce même réseau qui a laissé passer des vidéos de la tuerie de Christchurch en direct. La vidéo a été téléchargée 1,2 million de fois en replay.

Propriété de Facebook, Instagram est aussi dans l’œil du cyclone. L’application privilégie la tolérance zéro en matière de nudité. Au-delà de faire barrière à la pornographie, ce système censure automatiquement une photo de téton, par exemple. Et ce, avant même qu’elle soit publiée, puisque les robots de la plateforme sont capables de suspendre une publication qui serait « suspecte ».

La révolte des féministes

Ce phénomène a lancé malgré lui l’émergence d’une révolte. Des comptes qui souhaitent parler de manière décomplexée du sexe, comme nous (pour éviter toute censure, nous avons contacté Instagram pour expliquer notre projet). Les hashtags #FreeTheNipples et #NoBra (respectivement « libérez les tétons » et « sans soutien-gorge ») sont nés. Certains comptes s’amusent même à tester les limites du réseau social. C’est le cas de @Taboob, compte belge, qui est tout de même parvenu à faire passer une quarantaine d’images artistiques au travers des mailles du filet. Un joli pied de nez. Le compte @MeufsMeufsMeufs, souvent victime de censure lui aussi, a lancé une pétition et propose des solutions claires :

  • Un rétablissement de tous les comptes bloqués ainsi que la mise en place d’un contact direct. Il permettrait de contester d’éventuels futurs blocages.
  • Un message prévenant du blocage d’un compte et les motivations de ce blocage.
  • Une réponse claire qui permettrait de comprendre les critères qui vous font distinguer des photos mettant en avant des corps de femmes sexualisés et des contenus où les femmes se réapproprient leurs corps.
  • Une rencontre avec les représentants d’Instagram en France, afin de réfléchir ensemble à une manière de protéger la parole de toutes et tous.
  • Une certification des comptes bloqués afin de protéger contre de futurs blocages.

Des idées qui éloigneraient le débat du tabou et permettraient un contenu plus intelligent. Mais pas un programme forcément évident pour les réseaux sociaux, qui disposent de modérateurs manuels mais aussi d’algorithmes. Ils sont incapables de différencier pornographie et contenus artistiques/éducatifs liés à la sexualité. Une frontière qui n’existe pas sur Snapchat et TikTok non plus. Bien sûr, sur Snapchat, les contenus strictement privés (photos envoyées entre utilisateurs) ne sont pas concernés, mais les stories oui. Quant au second réseau social, il n’a pas donné suite à notre sollicitation pour en savoir plus sur sa politique.

Twitter prône le zéro filtre

Alors face à la tolérance zéro qui pose problème, Twitter opte davantage pour une totale liberté. Pas forcément une bonne solution, puisque les différents types de contenus liés à la sexualité cohabitent et mènent à la confusion. Élisabeth Fichet, lyonnaise faisant de la promotion digitale à son compte sur Twitter, complète : « Twitter est, pour moi, la plateforme qui permet d’être au plus proche des personnes que je souhaite atteindre, c’est-à-dire 16 et 25 ans pour la majorité. Oui, la politique de Twitter est hypocrite. Je trouve encore trop de vidéos de TW (trigger warning), qui sont violentes, insultantes, sexuelles ou autre. Pendant ce temps-là, certains se font suspendre pour un petit souci de droit d’auteur qui peut en fait se régler facilement ».

Une frontière tellement fine que certains de ses collègues se sont déjà faits censurer pour des contenus inoffensifs, sans raison apparente. « Les modérateurs sont trop lents et peut-être pas assez nombreux, souligne t-elle. Les contenus sensibles devraient être supprimés et non uniquement signalés, car quand on signale le contenu, le modérateur confirme que le contenu est sensible mais il ne le supprime pas. Et surtout, les comptes à l’origine de ces contenus sensibles devraient être supprimés immédiatement pour éviter toute récidive. »

Au final, peu importe le réseau social, on retrouve une sorte d’hypocrisie. Et YouTube n’y échappe pas. Alors que les Youtubeurs peuvent voir leurs vidéos démonétisées pour un simple gros mot ou un téton qui apparaît une seule seconde dans leur vidéo, plusieurs chaînes ont un contenu pornographique. Et elles sont disponibles à la vue de tous. Certes, interdites aux moins de 18 ans. Mais qu’y-a-t-il de plus simple que de tricher sur son âge à la création de son compte ?

L’uniformisation, la solution ?

Alors s’il est impossible de mettre en place une frontière, et que tout laisser passer n’est pas la solution, peut-être faut-il ne rien laisser passer du tout. C’est une solution pour Élisabeth Fichet : « La politique de restriction sur les autres réseaux sociaux me paraît beaucoup plus floue, dans un sens. Mais pour ce qui est d’Instagram, je trouve que le réseau est beaucoup plus safe et propre. Quitte à ce que les politiques de restriction de contenu soient contraignantes, autant qu’elles soient utiles jusqu’au bout et que tous les contenus soient supprimés de manière définitive. »

Sauf que cela équivaut à « baisser les armes », et ferait donc gagner le tabou. La solution idéale se trouverait alors à mi-chemin entre les trois : l’uniformisation« Je pense qu’une uniformisation des règles de contenu concernant la sexualité pourrait en effet être pratique et bien perçue par le public. Cela rendrait les choses beaucoup plus simples pour tous les utilisateurs », analyse Élisabeth Fichet. S’en tenir à une seule et unique direction pour tous les réseaux sociaux permettrait d’éviter les débats stériles et de décomplexer intelligemment la sexualité.

Car ne nous y trompons pas, toutes ces politiques de restriction de contenu influencent les jeunes adolescents sur leur vision du sexe. Élisabeth Fichet conclut : « Voir certaines vidéos ou lire certains témoignages peut parfois porter les jeunes à considérer les choses d’une manière totalement détournée de la réalité. » Et c’est là le vrai problème des différentes politiques de censure. Selon Oberlo, 90,4% des millénials sont assidûment présents sur Internet. De plus, les 16-24 ans passent en moyenne trois heures par jour sur les réseaux sociaux. Un contenu supprimé alors qu’il n’aurait pas dû l’être, ou une vidéo sensible libre d’accès, il en faut peu pour faire passer un mauvais message à la jeunesse. Contrairement au Tartuffe de Molière qui « [sait], pour toute sa science, du faux avec le vrai faire la différence ».

Émile GILLET

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