Quand on aborde la sexualité, c’est la guerre des générations. Les « anciens » aiment affirmer que leur époque était moins délurée, et inversement avec les plus jeunes. Mais qu’en est-il ? Dina Faustino, sexologue et thérapeute, nous répond.

En tant que sexologue, quels changements majeurs avez-vous constaté sur la sexualité des gens ces dernières années ?

Dina Faustino : « La sexualité a beaucoup évolué avec Internet, surtout par le prisme de la pornographie. Aujourd’hui, il suffit de taper le mot « sexe » sur Google pour accéder à des centaines de sites pornos. Les gens sont demandeurs, ils ont un accès immédiat et très facile, ils essayent d’imaginer leur sexualité à l’identique de la pornographie, même dans les couples. »

Pensez-vous qu’il peut y avoir des « modes » dans la sexualité ?

« Oui, tout à fait ! Je ne sais pas si on peut utiliser le terme « modes », parlons plutôt de « tendances ». La dernière, c’est l’échangisme, bien que la pratique ne date pas d’aujourd’hui ! Le libertinage dans les couples est en pleine explosion, ils se mettent en accord, et chacun garde une liberté de son côté. Ils se considèrent plus « libérés ». »

« Avant, les jeunes hommes et femmes ne s’affichaient pas sur Internet. »

Dina Faustino

Les « anciens » ont parfois l’impression que les jeunes générations se comportent plus dangereusement avec le sexe (refus du préservatif, alcool, drogues…). Quid des années 80/90/2000 ?

« À l’époque, les gens n’avaient pas cette accessibilité à la pornographie, ils étaient bien plus dans la distance avec le sexe. Beaucoup moins dans le « m’as-tu-vu ». Aujourd’hui, les prises de risques sont fréquentes. Dans les années 1980, on entendait très peu parler du Sida, des infections sexuellement transmissibles ! Les personnes n’étaient pas forcément au courant de tous les risques, alors ils ne se protégeaient pas. Ce qui change de nos jours, c’est que les jeunes savent les dangers, mais font sciemment, pour certains, le choix de ne pas mettre de préservatifs. Ils n’ont pas peur et le mouvement est à la hausse. On a tendance à dire que « les gens se protègent », mais ce n’est pas vrai ! Malgré les campagnes de prévention, les distributions gratuites de contraceptifs, je remarque principalement des jeunes qui refusent tout net d’avoir des rapports avec préservatifs. »  

On parle beaucoup de « libération sexuelle », quel a été son impact sur les générations successives ? Sur la jeunesse ?

« Cela tient en deux mots : la banalisation ! Du sexe, des différentes pratiques, mêmes les plus extrêmes. Principalement avec les droits à l’image « ouverts » des sites pornographiques. Avant, il y avait une certaine retenue, actuellement nous sommes dans la rapidité, tout doit être immédiat ! »

Quels sont les problématiques liées à la sexualité les plus fréquentes en 2020 ?

« Outre la sexologie, je travaille également dans le dysfonctionnement du couple, on observe, souvent, un manque de communication, voire une absence de tendresse. Comme dit plus haut, les gens, surtout les hommes d’ailleurs, veulent du sexe dans l’immédiat, rapidement. Ils ont un accès très libre à ce genre de désirs, avec, on y revient, Internet. Il existe pléthore de sites spécialisés pour du libertinage, pour des « plans cul » aussi rapides que sans lendemains. Sans histoires d’amour, sans tendresse. »

On dit que la pornographie peut engendrer l’impuissance, qu’en pensez-vous ?  

« Pas d’impuissance, mais une addiction, une dépendance, oui. C’est une réalité, la pornographie éloigne les relations sexuelles ! Ce qu’il faudrait plus mettre en avant. L’homme dépendant au porno va avoir tendance à ne plus vouloir faire du sexe avec sa femme, copine, ou partenaire. Ce moment solitaire lui offre la « liberté » de voir ce qu’il veut, de fantasmer sur ce qu’il veut. Il va préférer un document artificiel à une vraie relation, c’est ça le risque. On peut considérer que le problème en soi est la surdose pornographique. »

« Actuellement, la liberté d’expression a participé à décloisonner certains sujets, vus comme « sensibles » autrefois. »

Dina Faustino

Comment voyez-vous la théorie du genre et ses dérivés ? Cela change-t-il quelque chose dans la sexualité individuelle ?

« Oui ! Les individus sont plus « ouverts », ils osent plus s’affirmer dans leur propre sexualité, dans leur identité sexuelle. Ce n’est pas nouveau, mais avant, il y avait des non-dits, des gênes. Actuellement, la liberté d’expression a participé à décloisonner certains sujets, vus comme « sensibles » autrefois. » 

Estimez-vous que les milléniaux sont plus libertins que leurs aînés ?

« Sans aucun doute ! Même s’il y a toujours des exceptions… »

Au contraire, certaines enquêtes pointent un retour de la pudeur et une volonté de stabilité chez les jeunes. Qu’en pensez-vous ?

« Effectivement, la disposition actuelle, pour une partie de la jeunesse, se veut pudique. Mais seulement face à un public bien spécial, la famille, les parents surtout. Ils vont éviter de parler de leur vie sexuelle devant eux, ne pas s’afficher, ne pas s’affirmer. Mais la conjoncture est tout autre avec les amis, là, c’est plutôt le contraire ! Avant, les jeunes hommes et femmes ne s’affichaient pas sur Internet par exemple. On en revient toujours à la toile, qui est le point d’orgue de la sexualité d’aujourd’hui. Il faut affirmer, sans se tromper, que le web a entraîné une nouvelle révolution sexuelle au début des années 2000 !« 

Finissons sur cette maxime de Louis Ferdinand Céline : « Ce qu’il y a de plus subtil dans l’homme, c’est la sexualité. »

Jean-Baptiste RAMAT