Supporters dans un stade de football

Encore aujourd’hui, le football, via les chants de supporters, semble être en conflit avec certaines notions d’égalité et de vivre ensemble. Éclairage avec Frédéric Scarbonchi, journaliste, et co-auteur du livre « Supporter, un an d’immersion dans les stades de football français ».

Est-ce que le supporterisme est un milieu homophobe ?

Frédéric Scarbonchi : « Non, le milieu du supporterisme n’est pas homophobe. Quand avec mon collègue Christophe-Cécil Garnier on a commencé à s’intéresser aux supporters en faisant un tour des stades, la question de l’homophobie ne s’est pas posée. L’homophobie dans le football est réelle. Mais qu’elle soit seulement centrée sur les supporters et les tribunes, c’est un non-sens. Bien sûr qu’il y a du sexisme et de l’homophobie en tribunes, mais c’est le football qui est sexiste et homophobe, et c’est le football qu’il faut travailler.

À l’époque où il y avait des lancers de bananes depuis les tribunes, des entraîneurs disaient que les noirs n’étaient bon qu’un match sur quatre ou qu’ils n’étaient choisis que pour leur physique. Les choses sont très générales, le combat n’est pas que sur les supporters. Après, ça n’empêche pas qu’il y a un travail à faire sur l’homophobie dans les tribunes. Mais c’est comme dans le reste de la société.

Donc le problème est plus global ?

Oui. Par exemple, ce serait une erreur de dire que c’est de la faute des ultras si les footballeurs ont peur de faire leur coming-out. Oui, il a peut-être peur de la réaction des supporters adverses qui vont tristement considérer sa sexualité comme une faiblesse et l’utiliser contre lui. Mais au final c’est un point marginal. Les raisons qui reviennent, c’est la peur pour sa carrière, la réaction de ses coéquipiers et de ses dirigeants. C’est de ce côté-là que le problème est le plus frappant. Un vestiaire c’est terrible, et y vivre en tant qu’homosexuel aujourd’hui ça parait impossible. »

Pensez-vous que ces chants puissent avoir une influence néfaste sur la jeunesse ?

« Si on regarde les forums de supporters, on se rend compte que dans certains clubs, des pères de famille ne veulent plus emmener leurs enfants au stade. Ils estiment que les chants qui sont proposés par le capo (le chef des ultras, ndlr.) ne correspondent pas aux valeurs qu’ils veulent transmettre à leurs enfants. Effectivement ça peut poser un problème, et c’est en partie ce qui provoque une cassure entre les supporters et les ultras, qui ne supportent pas de la même façon. »

Quelle est la différence entre supporters et ultras ?

« Je vais prendre l’exemple du match à Dijon le week-end dernier. Les ultras n’ont pas chanté, mais tout le match on a eu le droit à « arbitre enculé » parce qu’il avait expulsé un joueur dijonnais à la 30e minute. Ces choses-là ne viennent pas seulement des ultras. Ça vient aussi des tribunes. Mais pas de 45 000 personnes non plus. Et quand bien même c’était le cas, le problème ne serait pas lié à une envie irrépressible de dégommer des homosexuels mais à un manque d’éducation sur le sujet. C’est là-dessus qu’il faut travailler. Il faut qu’ils sachent que le mot « enculé », on ne peut plus l’utiliser comme on l’utilisait avant. Sans que ce soit une grave atteinte à leur liberté d’expression, mais parce que ça blesse des gens et ce sont des propos qui pourraient tomber sous le coup de la loi. »

D’ailleurs, comment se situent ces chants par rapport à la loi ?

« Juridiquement « La Ligue on t’encule » pour lequel un match a été interrompu (Nancy-Le Mans en Ligue 2, le 16 août dernier, ndlr.) n’est pas attaquable. Quand la commission de discipline s’est saisie de plusieurs dossiers début septembre sur des chants homophobes, elle n’a condamné que les clubs qui avaient chanté « telle équipe c’est des pédés ». Pour la loi, les autres ne sont pas considérés comme homophobes. »

Ça serait bien que le terme « enculé » disparaisse des stades

Frédéric Scarbonchi

Il faut savoir de quoi on parle, mais il faut aussi écouter les gens qui se sentent blessés par ces mots-là. Par exemple, Yoann Lemaire fait un travail monstrueux sur la question de l’homophobie dans le football. Lui et d’autres comme Carton rouge, veulent que le mot « on t’encule » disparaisse des tribunes. Et à terme, ce serait très bien que ça soit le cas. Mais ce n’est pas en condamnant les supporters à des huis clos ou à des amendes que les choses avancent. Il faut provoquer un dialogue. Il ne faut pas accepter le fait que ça fasse partie du folklore. Le folklore dans les années 1980, c’était de lancer des bananes sur les joueurs noirs. Aujourd’hui c’est intolérable. Il faut faire évoluer les mentalités. »

Que pensez-vous de l’arrivée de l’État dans ce dossier ?

« Le problème, c’est qu’elles [Marlène Schiappa et Roxana Maracineanu] se soient saisies du dossier d’une façon démagogique, politique, et sans aucun fond. Ça ne va pas plus loin que le discours. Yoann Lemaire a révélé que quand la ministre et la secrétaire d’État ont commencé à s’intéresser au sujet, il leur avait envoyé des dossiers, des plaquettes et des rapports pendant des mois sans recevoir de réponse. Et aujourd’hui elles arrivent et disent « on va interdire les chants homophobes dans les stades ».

Le travail, il est à faire en amont, il est plus important, plus profond que ça. Les chants font partie d’un tout. Par contre, tout ce qui est question du football en général, c’est passé sous silence. Comme les joueurs qui estiment qu’il n’y a jamais eu d’homosexuel dans leur club (propos de David Ginola). Ou ce qu’il se passe dans les centres de formation, qui sont des lieux très masculins où les jeunes doivent montrer leur virilité et sont souvent coupés des réalités. Aussi bien dans la sexualité que dans leur rapport aux femmes. On n’aborde pas ces sujets-là, alors qu’ils sont hyper importants. Ce n’est pas juste en condamnant dix mecs qui chantent qu’on fait avancer les choses. C’est ça qui fait qu’au final leurs sorties n’aident pas. »

Est-ce que cette intervention n’a pas fait empirer les choses ?

« L’ultra veut se donner le rôle du sale gosse. Il a eu l’impression que cette question d’homophobie dans les tribunes c’était une nouvelle façon de lui taper dessus facilement. Du coup il a repris ça à son compte et a lancé un « Roxana Maracineanu challenge » en faisant des banderoles corrosives sans être pénalement répréhensibles (voir ci-contre). Au final c’est aussi dire à la Ligue de Football Professionnel « on voit très bien votre jeu, où vous voulez en venir, et c’est une nouvelle façon de faire de la répression des supporters ». Depuis, des dossiers ont été saisis par la commission de discipline, mais c’est en contestation à la LFP avant tout. »

On parle de l’homophobie, mais qu’en-est-il du sexisme ?

« En réalité, en mars, quand la ministre des sports se dit choquée par les chants de supporters lors de PSG-OM, ce sont des chants sexistes et homophobes. Mais au final, comme toute idée portée politiquement, il a fallu simplifier, et on s’est concentré sur l’homophobie. Le football est un univers très sexiste. Avant, on pouvait lire tout et n’importe quoi sur la façon des femmes de gérer des hommes. On a évolué à l’arrivée des entraîneuses dans le foot masculin (Helena Costa puis Corinne Diacre à Clermont-Ferrand). Mais il y a toujours une condescendance sexiste dans le football, même dans le traitement médiatique. Si on lit aujourd’hui des interviews de Stéphanie Frappart (première française à arbitrer du football masculin), on ne lui pose pas du tout les mêmes questions qu’à des arbitres masculins. Donc effectivement la question du sexisme elle est aussi centrale. »

Les chants de supporters ne sont qu’une vitrine du sexisme et de l’homophobie dans le football. C’est presque un système entier qu’il faut rééduquer, des centres de formation aux vestiaires, en passant par la mentalité de certains dirigeants. Il serait temps d’allier un corps sain à un esprit sain.

Emile GILLET

One Reply to “« Le foot n’est pas homophobe, il est mal éduqué »”

Laisser un commentaire