Un homme qui se lave nu.

Qu’on soit enfant, adolescent ou adulte, on a tous déjà pris une douche en public, en colonie, avec l’école ou au sport. À une époque, la nudité était une évidence dans les vestiaires. Aujourd’hui, la tendance est à la pudeur. Décryptage.

Elle semble loin l’époque où, après les matchs, les journalistes sportifs allaient interviewer les joueurs dans les vestiaires, caméra à la main. À cette époque, les médias étaient moins puritains (ce qui n’est pas forcément un défaut) et on voyait tout à la télévision. Comme des cigarettes, de l’alcool ou de la nudité à heure de grande écoute. C’était dans les mœurs, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. De même manière que la femme était hypersexualisée dans la publicité à cette époque. Aujourd’hui, l’élan est davantage à la pudeur, au féminisme et à la sexualité suggérée

La salle de sport et son culte du corps

Une pudeur qui a logiquement impacté la société, et qui s’est retrouvée, par extension, dans les vestiaires. Oui mais quels vestiaires ? Parce qu’il en existe deux types. Ceux de clubs de sport, et ceux de salle de sport. Dans le premier cas, comme un club de football par exemple, la plupart du temps on se connaît. Alors que la salle de sport est une activité bien plus solitaire. Arnaud, jeune lyonnais habitué des deux, apporte son point de vue : « Ce n’est pas du tout le même esprit. La salle de sport fait penser à la Rome Antique. Il y a un vrai culte du corps. Donc il n’y a aucune pudeur, contrairement aux vestiaires de football qui ne sont plus du tout dans la même optique. Dans les vestiaires de foot, la plupart du temps on se connaît, on est potes, et beaucoup ne se mettent pas nus, ce que je trouve étonnant. Personnellement je n’ai aucune gêne, mais au foot, j’ai un peu moins envie de le faire ».

Avec ce « culte du corps », les gens n’ont, dans une très grande majorité, aucun problème à prendre la douche nus en salle de sport. Ce qui n’est pas, ou plutôt plus, le cas en club. Arnaud commente : « La moitié des gens prennent des douches. L’autre moitié n’en prend pas ou se contente de mettre du déodorant. Alors que 30-40 ans en arrière, tout le monde se foutait à poil dans les douches, maintenant c’est fini, ça n’existe plus ».

Générique de fin de Gym Tonic où les animatrices se douchent nues :

Gym Tonic, le coup d’accélérateur

Exemple tiré du sac : Gym Tonic. Si vous êtes un millénial, ça ne vous dit sûrement rien. Les autres auront reconnu le titre de cette émission TV très populaire dans les années 1980. Tous les dimanches matin, Véronique et Davina animaient des cours d’aérobic. Initialement destiné à un public féminin, ce programme a finalement percé auprès des hommes, grâce (ou à cause, c’est selon) d’une idée spontanée du cadreur. Celle de filmer les deux animatrices sous la douche après l’émission. Nues bien sûr (voir ci-contre). Une anecdote qui n’en est pas vraiment une, puisque cette diversification du public a popularisé le concept des cours de sport.

Résultat, des salles ont fleuri un peu partout en France, avant de littéralement exploser dans les années 2010. Et comme un symbole, ce sont dans ces salles que la pudeur ne passe pas la porte des vestiaires. « On a des mecs et des femmes qui sont tous nus sous la douche. Y’en a qui discutent à poil qui se serrent la main, même dans les vestiaires,complète Arnaud. Ce qui est marrant, c’est qu’on ne connaît pas forcément les gens, mais on n’a pas de gêne à se mettre nu devant eux. » En somme, une victoire du « naturisme » sur la pudeur ambiante de notre société.

Car dans la société, le constat valable il y a 30-40 ans semble s’être inversé. « Non, je ne suis pas pudique, confie Arnaud. Mais quand on est tout seul à être nu dans un vestiaire, y’a un moment où on n’a plus trop envie de le faire. Quand on est quinze à être nus sous la douche, y’a pas de débat. Quand t’es tout seul, y’a quinze mecs qui ne regardent que toi, donc c’est quand même assez gênant. Et même quand tu te douches nu, certains sont outrés, gentiment bien sûr, mais outrés quand même. »

Entre évolution et religion

Il y a plusieurs manières d’expliquer ce phénomène de pudeur. Tout d’abord, la timidité, la peur, ou bien la honte de montrer son corps aux autres. Il n’y a rien d’anormal à cela, notamment dans l’adolescence où le corps évolue. Pas de panique à avoir, chacun fait comme il le désire. Et puis, il n’y a pas de corps parfait, aussi bien pour les femmes que pour les hommes. « Je pense que ça varie aussi en fonction du lieu où on se trouve, souligne Arnaud. À la campagne c’est différent, les gens s’en moquent. Dans la ville, il y a davantage de mixité, des gens refusent de se mettre nu dans un vestiaire. »

Une autre explication prend racine dans la religion. Dans la religion musulmane, par exemple, la pudeur est considérée comme une branche de la foi. Elle vient du terme « awraqui » vient lui-même du Coran. Exemple dans la sourate « al a’raf », verset 26 : « Ô fils d’Adam ! Nous vous avons octroyé l’usage des habits pour couvrir vos nudités ainsi que de riches parures ».

La awra exige de cacher certaines parties du corps pendant et après la prière. Elle diffère entre l’homme et la femme. Dans la vie quotidienne, les hommes doivent couvrir la partie située entre le nombril et le genou. Chez la femme, ça peut aller du nombril au genou (face à une autre femme musulmane) à ne laisser apparaître que le visage et les mains face à un homme non-musulman. Un précepte qui empêche donc les croyants et pratiquants de se doucher nus en public.

« Ça crée des tabous là où il n’y en avait pas »

Arnaud conclut : « Je pense que c’est un tout. Il y a l’aspect religieux bien sûr, parce qu’il y en a où on ne s’exhibe pas comme ça. (On peut également parler de la loi juive du Tsniout. Mais elle ne contraint l’habillement qu’entre personnes de différents sexes, ndlr.) Et ça nous amène à l’évolution. Je pense que l’évolution est due à la religion qui s’est imposée à l’espace public alors que ce n’était pas le cas avant. De fait, ça crée des tabous, parce que les minorités peuvent parfois se sentir gênées alors qu’on n’est pas réticent et qu’on n’a pas forcément de tabous à la base ».

Comme dans d’autres domaines, c’est l’évolution de la société qui est à la source du phénomène nouveau de pudeur dans les vestiaires. Toutefois, les salles de sport, et leur cadre particulier, passent, pour l’instant, entre les mailles du filet. Reste à voir si ça va durer. En attendant, une chose est sûre, chacun est libre de faire ce qu’il désire, sans se sentir obligé de quoi que ce soit. 

Emile GILLET

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