Micro sur une scène de spectacle

Longtemps réservé aux hommes, le milieu du stand-up est désormais diversifié. Très décomplexé, il permet, entre autres, de casser les tabous sur la sexualité. Idéal pour faire passer des messages en finesse, il est souvent jugé à deux vitesses, en particulier en ce qui concerne la sexualité.

Dans une « bonne nuit blanche », en principe, on ne s’amuse pas. Et pourtant. C’est le nom du nouveau spectacle en solo de Blanche Gardin, humoriste issue du Jamel Comedy Club. Pour son troisième spectacle depuis 2015, elle fait rire en passant au crible les détails les plus insolites voire sordides de sa sexualité. Une recette qui marche. Sur YouTube, les vidéos où elle raconte sa première sodomie (vidéo ci-dessous) ou ses rapports aux hommes cumulent 11 millions de vues.

Le fameux sketch de Blanche Gardin sur la sodomie, interdit au moins de 12 ans :

C’est un fait, la sexualité, abordée d’une manière plus ou moins crue, est une ressource très utilisée dans la génération actuelle d’humoristes. Et cela s’explique de plusieurs manières. Élément de réponse avec Jean-Philippe Visini, humoriste passé par le Jamel Comedy Club : « L’humour en général est de plus en plus décomplexé. On entend souvent qu’aujourd’hui on ne peut plus rire de tout, je pense que c’est faux. Tous les sujets sont abordables à condition que la façon de les traiter soit intelligente et sans l’intention de blesser. Le sexe est un sujet intime et donc forcément il y a matière à faire de l’humour avec ça. » Si la sexualité reste un tabou, la parole est bien plus décomplexée depuis 2017 et le mouvement #MeToo

« Aborder les tabous sur le plan humoristique permet de les désacraliser »

Attention, ça ne veut pas dire que la sexualité doit être traitée à tout bout de champ. Marine Suchel, chargée de développement culturel pour l’Espace Gerson, festival d’humour lyonnais, résume en une phrase : « Je défends l’idée que l’on peut parler de tout avec humour si c’est porteur de sens. » Bien sûr, l’humour n’a pas de vocation éducative en matière de sexualité. Mais il peut dénoncer des choses. En finesse bien sûr. Une manière de secouer le cocotier sur plusieurs sujets sociétaux peu abordés ailleurs : « L’humour est un outil extraordinaire pour casser toutes sortes de tabous, y compris le sexe et la sexualité », analyse Marine Suchel. Les seules-en-scène féminins, par exemple, abordent beaucoup, ces derniers temps, la sexualité féminine, le clitoris, le plaisir, des thèmes d’actualité. Les aborder sur le plan humoristique permet de désacraliser ces tabous, de les rendre vivants, joyeux, et de faire réfléchir d’une autre manière sur ces thématiques d’actualité. »

Autre thématique engagée, l’homosexualité. Jarry, Alex Ramirès (ci-dessous), Tristan Lopin, Jefferey Jordan ou Marine Bouasson, ils sont de plus en plus nombreux à revendiquer leur homosexualité. Et surtout à en parler intelligemment. C’est-à-dire sans ambiguïté, mais aussi sans grivoiserie. L’idéal pour « dédramatiser » la chose, voire la rendre plus acceptable pour certains. Mais aussi pour que les homosexuels s’identifient, et se rendent compte qu’il ne faut plus se cacher. Ce n’est pas encore le cas pour la communauté transgenre qui n’est pas représentée, mais le milieu progresse aussi vite que la société, donc ça pourrait arriver rapidement.

To buzz or not to buzz ?

On peut soulever une question sur ce nouveau phénomène : est-ce réel, ou bien une volonté de faire du buzz ? Et bien un peu des deux. Déjà, il ne faut pas minimiser la difficulté de l’exercice. Parler crûment de sexe, ça n’assure pas un succès. « Même si le sujet à l’air facile, si on arrive à faire rire c’est qu’on a été fort. Bien souvent il est plus difficile de faire rire avec un sujet qui est déjà drôle au départ, relativise Jean-Philippe Visini. Toutefois, je dirais que parler de sexualité n’est pas quelque chose de risqué. Sauf si on en vient à évoquer des sujets qui peuvent choquer ou faire souffrir des personnes. Comme le viol, la pédophilie, bref, des sujets pour lesquels il y a des victimes. » Dans ce milieu, le four dépend aussi de l’audience. Marine Suchel précise : « Sur des petites scènes comme les nôtres le risque est moindre : un loupé ça arrive, c’est un grand moment de solitude pour l’artiste et un grand malaise dans la salle mais c’est vite oublié. Dans les médias et dans les salles à plus grande échelle, c’est effectivement plus difficile de s’en relever. »

De quoi passer l’envie de bâcler le sujet. Mais plusieurs misent quand même sur la sexualité pour attirer, à leurs risques et périls. « Il y a des comédies potaches qui surexploitent le filon du sexe pour attirer du monde et faire du chiffre, déplore Marine Suchel. Je pense à « Ma voisine ne suce pas que de la glace », « Faites l’amour, pas des gosses », « Faites l’amour avec un belge », qui sont des grands classiques du festival Off d’Avignon. Mais est-ce qu’en rajoutant du sexe dans un spectacle on réveille un spectateur qui aurait un peu décroché pendant qu’on parlait d’autre chose ? Je ne crois pas. »

« Je n’ai jamais raconté de choses réelles par respect envers mes précédentes partenaires »

Mais il est très rare que des stand-uppers usent de ce genre de roublardise. « Souvent un humoriste va s’inspirer de choses vraies qu’il va ensuite grossir pour en faire des choses drôles. Sur scène tout est exagéré. On ne vient pas voir quelqu’un qui nous raconte sa vie, ce serait ennuyeux. On veut du spectacle !, commente Jean-Philippe Visini. Moi, par exemple, je n’ai presque jamais raconté des choses réelles. Peut-être par pudeur, mais aussi par respect envers mes précédentes partenaires. Car l’amour ça se fait à deux (ou plus) et donc quand on le raconte sur scène, on raconte aussi l’histoire d’autres personnes qui ne veulent pas forcément sortir de l’anonymat. »

Rester dans le respect, c’est la seule règle officieuse du traitement de la sexualité dans l’humour. Pour ses partenaires, et surtout pour son public. Raison pour laquelle certains artistes ne collaborent pas avec des festivals. « Il nous est arrivé de ne pas accrocher avec le travail d’un artiste, de lui reprocher sa vulgarité ou sa volonté de choquer sans recherche de fond, confie Marine Suchel pour l’Espace Gerson. Mais c’est à cause de la qualité que nous avons pu refuser de le programmer, non en raison du fait qu’il aborde la sexualité dans son spectacle. »

« Un homme blanc de 40 ans sera beaucoup plus critiqué qu’une femme »

Marine Suchel, de l’Espace Gerson

« C’est plus facile d’aborder certains sujets quand soi-même on fait partie d’une communauté, une religion ou autre »

Censurer est une hérésie, ça paraît logique. Surtout dans un pays où règne la liberté d’expression. Pourtant, la justice du tribunal populaire vis-à-vis de la sexualité dans l’humour semble être à deux vitesses. Reprenons l’exemple de Blanche Gardin. Double tenante en titre du Molière de l’humour (récompense pour le meilleur spectacle type stand-up), elle est souvent qualifiée de génie pour son traitement de la sexualité. A contrario Jean-Marie Bigard est aujourd’hui la cible des féministes. Notamment pour son sketch Le lâché de salopes, mais plus globalement pour l’ensemble de son œuvre. Résultat, il est presque devenu pestiféré, et s’est fait supprimer pas moins de 49 dates. Pourquoi ? Pour avoir raconté une blague (certes osée) vieille de 30 ans sur le plateau de Touche pas à mon poste

Mais alors, quelle est différence entre les deux humoristes ? Jean-Philippe Visini tente d’expliquer : « Le contenu reste identique, c’est le « contenant » qui change. Une femme peut aller plus loin sur ces sujets. Il y a une histoire de dominant/dominé. Un homme blanc de 40 ans qui représente l’homme qui dirige le monde, l’homme capitaliste, l’homme sexiste, sera beaucoup plus critiqué dès qu’il s’écarte du droit chemin. C’est pareil pour les blagues racistes ou l’humour communautaire. C’est plus facile d’aborder certains sujets quand soi-même on fait partie d’une communauté, une religion ou autre. »

Une question d’époque et de société

Pour Marine Suchel, c’est aussi une question d’époque : « Dans cette société, elle peut se permettre ce genre de sketches qu’un homme ne peut sans doute pas faire sans provoquer un tollé général. Aujourd’hui Bigard peine à ramener du monde dans sa salle, taxé de vulgarité, et même dénoncé pour des blagues sexistes, tandis que Blanche fait salle comble à chaque passage sur scène. À l’heure de gloire de Bigard, Blanche aurait-elle eu le même succès ? Il est assez probable que non. »

La preuve que dans l’humour comme dans la vie, on n’est pas tous égaux vis-à-vis de la sexualité. Puisque le monde du stand-up est déjà assez décomplexé sur le sujet, ne serait-ce pas la mentalité du public qui devrait évoluer ? De leur côté, les humoristes doivent respecter une dernière règle donnée par Jean-Philippe Visini : « Interdit d’endormir le public ». L’idéal pour une bonne nuit blanche, non ?

Emile GILLET

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