Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan

La représentation de la sexualité à Bakou reste encore pleine de tabous et d’incompréhensions pour de nombreux habitants. Contrairement à ses amis européens, l’Azerbaïdjan est moins décomplexé sur le sujet de la sexualité. Encore habité par ses valeurs traditionnelles, la sexualité est un domaine complexe et peu abordé dans la société azerbaïdjanaise. Notre envoyée spéciale Juliette Pelloux est sur place.

La partie la plus frappante quand on arrive en Azerbaïdjan, c’est la différence de mentalité avec le reste du pays. En ville, c’est jupes courtes, talons hauts et cheveux libres… Les Azerbaïdjanaises vivent loin des répressions strictes habituelles que l’on peut avoir notamment en Iran. À Bakou, elles peuvent étudier, conduire et s’habiller librement contrairement au reste du pays.

Une société encore conservatrice envers les femmes

Une grande partie de la nouvelle génération veut vivre dans une société plus progressiste. Mais le patriarcat, ainsi que les normes traditionnelles, sont encore bien présentes. Alors que les femmes sont plus libres au sein de la capitale que dans le reste de l’Azerbaïdjan, elles sont tout de même aussi victimes de la pression patriarcale à Bakou : couvre-feu à 23 heures, interdiction de draguer, d’aller dans des bars, d’avoir des relations sexuelles avant le mariage… C’est le quotidien des Azerbaïdjanaises.

Dans les villages, il est très rare d’apercevoir une femme dans certains lieux. Si un jour vous visitez l’Azerbaïdjan, vous serez sûrement étonné de ne voir que des groupes d’hommes dehors, ou bien dans les bars. Il est très mal vu pour une femme de rentrer dans un bar ou de traîner dans certains endroits du village. Ce sont des espaces faits « pour les hommes ». Si elle rentre dans un bar non-accompagnée, elle risque de se faire confondre avec une prostituée en train de travailler. Elle peut aussi être jugée avec des regards insistants de certains hommes.

Au cours d’un voyage à Sheki avec des amis, nous décidons de passer la soirée dans un bar. Nous étions seulement deux filles, et nous sommes rentrées les premières au sein de l’établissement VIP Karva restaurant. Les clients, essentiellement masculins, sont surpris de voir des femmes, et nous confondent automatiquement avec des prostituées. À peine entrées, la première table à gauche de la porte nous demande de s’assoir avec eux, sans gêne. Étonnées, nous avons raconté cette expérience à un Azerbaidjanais : « Dans certains villages comme Sheki, les hommes n’ont surement jamais vu de femmes rentrer dans un bar. C’est un espace réservé aux hommes. Ce n’est pas comme à Bakou, où les femmes peuvent aller boire un verre dans n’importe quel bar », explique Medhi.

« Il surveillait que je ne boive pas et ne parle pas aux garçons »

Pour Mira, étudiante à ADA, « la société est en train de changer sa vision, la place de la femme aussi, mais il reste beaucoup de travail à faire ». Elle est une des rares femmes à pouvoir sortir dans des bars ainsi qu’à voyager librement : « Mon père est assez ouvert d’esprit, et veut que je découvre le monde comme je le souhaite. J’ai beaucoup de chance à l’inverse de nombreuses autres femmes ici. » L’année dernière, elle est partie étudier un semestre à Stockholm. Ravie de pouvoir découvrir une nouvelle culture, elle souhaite profiter au maximum de cette ville, plus ouverte d’esprit que Bakou.

Malheureusement, son expérience à l’étranger a été différente de ce qu’elle espérait. Elle était accompagnée d’un autre étudiant azerbaïdjanais qui surveillait ses moindres faits et gestes : « Il surveillait que je ne boive pas et ne parle pas aux garçons. Un soir, je discutais avec un Français, je me suis éclipsée seulement quelques minutes. Pendant mon absence, il est allé lui dire que je lui appartenais et qu’il n’avait pas le droit de me parler. C’était l’enfer. » Pour Medhi, cette oppression envers les femmes vient d’un problème de manque d’ouverture d’esprit : « Les gens ont besoin de voyager plus, de parler avec des gens venus de l’étranger et de s’ouvrir au monde. »

Contrairement à la France, où 149 femmes sont décédées en 2019 à cause de violences conjugales, il est très mal vu de frapper une femme en Azerbaïdjan. Ici, la moindre erreur d’un habitant est diffusée dans tous les médias. La violence envers les femmes en fait partie. Il n’est pas rare de voir sur internet la vidéo d’un homme qui se fait battre dans la rue par un groupe de personnes parce qu’il a frappé une femme : « Malgré toute cette oppression, les femmes sont très respectées ici. Personne ne frappe une femme, et on se doit d’être « galant » envers elle. Dans les transports en commun, tu ne verras jamais un homme assis. Les sièges sont réservés aux femmes, enceintes ou non, et aux personnes à mobilité réduite. Les hommes restent debout. Il y a des rappels marqués de partout dans le métro qui disent de laisser les places assises aux femmes », souligne Medhi.

Une société qui oppresse la sexualité de femmes mais aussi des hommes

En Azerbaïdjan, il y a un énorme fossé entre la vie sexuelle d’un homme et celle d’une femme. Ce manque d’ouverture d’esprit touche autant les femmes que les hommes. Le tabou sur la sexualité, lui, touche toutes les générations. Au cours d’une discussion sur le sujet, plusieurs étudiants me racontent comment se déroule un cours d’éducation sexuelle en Azerbaïdjan. Ils me disent que cela dure seulement quelques secondes. Un professeur dit seulement : « Si vous avez une question sur ce sujet, vous m’envoyez un mail ou vous venez me voir en privé ». Sauf que le sexe étant un tabou dans leur société, personne n’ose le faire au risque d’être jugé.

La vie sexuelle des hommes en Azerbaïdjan est totalement différente de celle des femmes. La majorité des Azerbaïdjanais perdent leur virginité vers treize ou quatorze ans avec des prostituées dans des salles de massage. Comme les Azerbaïdjanaises doivent attendre le mariage, à part les prostituées, il n’y a pas beaucoup d’autres options dans le pays. La seule : se marier. Farid a vécu en Russie quand il était plus jeune avant de revenir vivre à Bakou sept ans auparavant. Il y retourne deux mois par an pour voir sa famille. C’est le seul moment où il peut « profiter » dans l’année. Les neuf mois restant, « il ne se passe rien ».

Élu le pays le plus dangereux d’Europe pour les LGBT

Pour ce qui concerne les relations LGBT en Azerbaïdjan, il est très difficile d’en parler. Bien que ce ne soit plus interdit depuis l’an 2000, les relations LGBT restent taboues. Les membres de la communauté sont régulièrement victimes de violences et de discriminations. Le 3 février dernier, un jeune homme immole son père après avoir entendu des rumeurs disant qu’il était gay. Le 21 août qui suit, une femme transsexuelle partage une vidéo où elle raconte la violence de nombreux policiers envers la communauté transsexuelle à Bakou.

Encore aujourd’hui, personne ne protège un enfant de cette communauté victime de violences ou de discriminations en Azerbaïdjan. En 2019, et depuis quelques années maintenant, le pays finit dernier du classement « Rainbow Index – ILGA Europe », qui juge de la protection et l’égalité des LGBT dans un pays. Lors d’élections, il n’est pas rare que l’un des candidats soit accusé d’être homosexuel pour qu’il soit boycotté par les médias.

Cependant, la communauté LGBT à Bakou se bat pour changer les choses. Malgré les nombreux violences au cours de l’année dernière, il y eu aussi des actes positifs. Le 8 avril dernier, The Gender Mirror Theater Performance a eu lieu à Bakou avec plus de 150 personnes dans le public. Les performances ont abordé de nombreux sujets sur les notions du genre, sur les droits des femmes et la communauté LGBT. Lors d’interviews, des politiques comme Iqbal Agazade, se porte en faveur du mariage et du droit à l’adoption des couples LGBT.

Malgré la volonté des nouvelles générations de changer cette société conservatrice, il reste encore beaucoup de travail à faire. Les jeunes, eux, ne souhaitent pas que les autres pays voient l’Azerbaïdjan comme un pays fermé d’esprit. Mais le meilleur reste à venir.

Juliette PELLOUX

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